Emmanuel Marot, Directeur de la Maison des Sancerre
et directeur de course du Trail de Sancerre
Moi, j’ai 12 ans, et, quand je serai grand, je veux être trailer ET vigneron !
Et à Sancerre, j’ai de l’or sous les pieds pour ça !
Quand j’étais tout petiot déjà, je suivais mon père dans les vignes en pente, vers les Monts Damnés ou vers le Clos du Roc. Il m’a appris à tailler, à ébourgeonner, à relever ; il m’a appris à composer avec la nature sans (trop) se plaindre ; il m’a appris que rien n’était gagné avant que le raisin ne soit rentré dans la cuve ; il m’a enseigné la patience, l’obstination, la culture de l’effort ; il m’a montré qu’il ne fallait pas lâcher, qu’on pouvait glisser sur du silex mais que c’était pas un échec, juste une étape ; il me disait d’aimer le sol, le sous-sol, les ceps et les gens. Et il me disait de grimper tout en haut des pentes et de regarder au loin, « Pour être visionnaire ! » qu’il me disait, pour voir le monde, et revenir sur le piton pour accomplir mes rêves.
J’ai grimpé le Grand Chemarin, je suis monté à la Côte d’Amigny, et j’ai vu la plaine du sud derrière les nappes de brouillard. C’est beau !… mais c’est plat… Alors, j’ai tourné la tête vers mon piton… ça me fout le vertige à chaque fois… et je me suis lancé !
J’ai laissé les terres rouges pour dévaler la pente à fond avec les bras dans les feuilles, à taper les poteaux ! Les pieds collent un peu sur les terres blanches, le pied butte parfois sur un calcaire. En bout de rang, j’ai pris la tournière, j’ai traversé la route, et je suis reparti, droit dans le pentu ! « Les mains dans le dos, et le souffle régulier ! ». Les caillottes crissaient sous mes pieds, j’avais les cuissots qui chauffaient mais le cardio était stable. Tout en haut, j’ai joué à redescendre, à remonter, à m’aventurer dans les silex… et forcément, je me suis vautré dans cette salade de cailloux ! « Y’a rien de cassé, si c’est que la carrosserie ! ». Pas un échec, juste une étape… Je me suis relevé, ça pique un peu. Et toujours le piton pour me guider, un phare dans l’océan de vignes. J’y suis retourné. Et je suis arrivé au pied de la butte. Dernière côte, pas la moindre.
Pendant tout ce temps, j’ai vu des gens, plein, qui grouillent dans les vignes, qui s’activent en bord de route, qui m’ont souvent encouragé. Comme ça, gratuitement. Et ça me fait un bien fou, de savoir que derrière leur vin, y’a tant d’humain !
Quand je serai grand, je serai vigneron, trailer ET j’aurai le droit de boire un grand vin dans un petit verre ! Et quand je serai plus vieux que grand, je mettrai peut-être moins les baskets, mais j’accrocherai encore un dossard de temps en temps, juste pour le chemin intérieur, juste parce que j’aimerai encore rêver, toujours.
Un jour de juin, je courrai le Trail de Sancerre, je croiserai les copains vignerons et je repenserai à ce que me disait mon papa : « Tout est là, dans le terroir, dans ta main et dans ton cœur ».
Je fonce alors, des fois que je devienne grand plus vite…